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(Septembre 2012)


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Patricia Bourcillier

Isabelle Eberhardt
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Sardegna Madre
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Androgynie & Anorexie
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Magersucht & Androgynie
Deutsch
PDF, 351 pages


Decamore
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PDF, 212 pages


 
Quatrième Année


21

A la fin de l'automne 1984, Sara était apparue dans ma vie comme un de ces génies surgis d'une lampe à huile, frottée par mégarde. Et la survenue de cette belle femme brune, rappelant le type oriental, contenait toutes les promesses d'une île suspendue entre-deux-mondes. Il suffisait de la regarder et de laisser agir le charme. Avec sa chevelure d'un noir profond, ses yeux de couleur sombre, scintillants, son corps levantin, elle avait l'air de s'être échappée d'un conte des Mille et une nuits. « Vous verrez, nous dit-elle dans la chaleur de la rencontre, tout changera au moment où vous vous y attendrez le moins. Il ne faut jamais forcer les portes, dont la clé est perdue. La Sardaigne n'est pas seulement un mystère pour vous, mais elle est d'abord un mystère pour son propre peuple. Là est le fond du problème : nous ignorons d'où nous venons; nous ne savons rien de nos origines, de notre histoire. Entre autres, parce que le monde nuragique n'a pas laissé de traces écrites. »

Il fallut qu'elle disparût de ma vie comme tous ces "ils" inconstants, qui pouvaient aimer et détester successivement, pour que je comprisse à quel point cette rencontre m'avait affectée. Mais cette après-midi-là, étourdie par le soleil, je m'étais de nouveau laissée happer par l'émotion. Tous les invités de la fête écoutaient Sara dans la stridulation des launeddas. Elle racontait la Sardaigne d'antan, contrainte au silence, l'humiliation de l'occupation étrangère, l'épouvante, les dissensions intestines que les puissances extérieures s'étaient chargé d'alimenter pour ruiner toute velléité de résistance, et ces prétendus liens du sang, usés par les divisions fratricides et l'envie. Bien sûr, les Sardes ne pouvaient se tourner avec sérénité vers le passé, ni admettre combien ils avaient souffert de l'injustice, de la pauvreté et de la honte; mais le passé inscrit au fond de leur être ne disparaissait pas pour autant; il continuait de les tourmenter sous toutes sortes de métamorphoses malfaisantes. Car les terribles istranzus, ces démons qu'ils redoutaient ne venaient plus de l'extérieur, ni du lointain; ils résidaient au dedans d'eux-mêmes, d'une société enfermée dans le refus, où la virilité, le maniement des armes et l'obligation de vengeance faisaient force de loi. Tout le monde parlait d'identité sarde, mais, en réalité, il ne subsistait que des traditions dont on avait perdu le sens, et cette terrible volonté de ne pas savoir.

La fierté ne tenait qu'au prix de l'oubli, du mutisme. L'infernal gisait dans l'idée que se dévoiler eût été impudique, eût impliqué une diminution de valeur, un équivalent moral de défloration. Je me rappelais les récits de Rossana sur Gavoi, le retrait des jupons successifs de sa grand-mère dans la chambre à coucher. Et qu'avait-elle vu ? Là-dessous, elle avait vu, cachées dans l'ombre, les clés de la maison et sa leppa, ce poignard dont l'usage survivait chez les barbaricini, pour se défendre contre la rapine ou pour se venger de la vie méchante. Et ce secret, que Rossana avait surpris, quand elle était encore une enfant, elle ne l'avait dit à personne, elle l'avait gardé soigneusement en elle. Parce que le silence et la réserve faisaient partie intégrante de la vie barbaricine, de la sur-vie.

Est-ce qu'une vie trop dure, trop retirée finissait immanquablement par rendre l'homme muet ? L'humiliation est sans doute une chose qui ne se dit pas, qui ne s'explore pas. On la refoule au-dedans de soi. Le silence protège donc. Mais on ne peut faire du passé table rase. Il n'en devient que plus effrayant, déclenchant alors des réactions de peur ou de fuite aux conséquences déshumanisantes.

« Fuir, c'est se rendre semblable à Dieu dans la mesure du possible » a écrit Platon, et par là-même, atteindre à la vengeance. Insoumise, insurgée, désobéissante, indocile, en un mot "rebelle", cette Sardaigne-là prospère encore. Le rapport à la loi est incessamment bafoué, depuis le stationnement de la voiture en double file jusqu'aux crimes de sang, en passant par tous les degrés du clientélisme, de la roublardise et de l'incivisme. A l'instar de la goule, de la vampire femelle impitoyable des fables levantines, l'île est d'abord celle qui dit : « non serviam, je ne servirai pas ! ».

Sara parlait merveilleusement de son sentiment d'appartenance à la Sardaigne. Mais cette appartenance n'était pas toujours facile à concrétiser. Les janas vengeresses, réveillées par des conflits d'intérêts, les règlements de comptes et la concupiscence, s'agrippaient aux vieilles racines de la jalousie, de la détestation. Il convenait donc de ne pas s'attirer l'inimitié de ses voisins... Par moments, elle en voulait aux îliens de ce mépris du sens civique, qui les rattachait à l'incontrôlable liberté d'esprit de la Barbagia. Le rejet sardonique de l'Etat, la rapine, les fèdes, couvertes par le voisinage, entre les familles ennemies, ils s'en arrangeaient. Ils s'arrangeaient de tout, dans l'insouciance de l'acceptation, de la résignation. Incapables de rompre avec eux-mêmes.

Sara prenait du plaisir et de l'orgueil à être Barbaricina. Jamais tout à fait vraie ni tout à fait fausse, avec cette volonté farouche de devenir quelqu'un, de prendre sa revanche. Ainsi avait-elle fini par prendre parti pour l'indépendantisme. Pourtant, dans le passé, elle s'était laissée séduire par la vie à Rome, les possibilités de parcourir l'Italie en tout sens, d'échapper aux conventions apprises, aux commérages, au contrôle asphyxiant de sa mère. Mais voilà que le "continent" tant rêvé s'était refermé d'un coup en spirale de violence, sans chemin de sortie. Après l'explosion de 1977 et la lutte armée qui avait ensanglanté l'Italie, les uns s'étaient retrouvés en prison, sur la seule déposition d'un "repenti", les autres s'étaient enfuis, avaient franchi la frontière, trouvant refuge en France. Elle avait le sentiment de n'avoir plus rien à faire dans cette grande ville aux sept collines, où il n'y avait plus d'être collectif; et elle s'en était retournée en Sardaigne.

De dix ans mon aînée, cette femme à la beauté d'ombre pâle exerçait sur moi une fascination singulière. Dans ses cheveux détachés en une toison noire somptueuse, dans la découpe des sourcils qui se rejoignaient presque, je reconnaissais le même cru âpre, dont était parée la Sardaigne. Je l'écoutais avec stupéfaction, happée par sa voix rauque, requise par elle. L'allitération du S de son prénom renforçait sa ressemblance avec l'île, à la fois défense et accueil, joie et tristesse, implacabilité et égarement. Sa réserve n'était pas mépris ou indifférence. C'était une femme chaleureuse, sociable, qui s'intéressait aux autres et à ce qui se passait dans le monde. Elle concoctait des repas abondants et délicieux, ne concevant pas des amis réunis par une mauvaise cuisine, cherchait à me complaire en racontant de longues histoires sur la Barbagia, sa tradition du brûlis, ses larcins, ses vendettas endémiques, et la place que tenait le courage physique dans la culture barbaricine. Les hommes devaient faire preuve de balentìa, de hardiesse pour gagner le respect de leurs camarades : savoir monter un cheval fougueux, le faire galoper à bride abattue, sans se laisser désarçonner par les autres cavaliers, résister à l'alcool qu'on leur versait à longs flots, ce vin rouge sang, qui disait tout à la fois la violence et la vie, la mort et la régénération, le féminin noir et son effroi. Toutes les coutumes, les usages avaient convergé pour consolider la balentìa, cette vertu exemplaire qui accompagnait la force, la puissance phallique de la pierre levée, et en était inséparable.

Sara m'assurait que l'île conservait encore des traditions guerrières vivaces, nourries du culte du héros, tel qu'on pouvait le voir sur les figurines de bronze de l'époque nuragique, et que n'avait pas éradiqué la christianisation. Les rebellions qui s'étaient succédées d'âge en âge prouvaient que les occupants successifs n'avaient pas réussi à briser la résistance de son peuple. Elle regrettait que la modernité eût été la cause d'une forte émigration, bien que, sans nul doute, la vie, pour ceux qui étaient restés, fût toujours restée sensiblement la même. Le plus secret, le plus complexe de la société sarde, se cachait à l'intérieur des terres, dans les montagnes de la Barbagia, qui avaient toujours servi d'abris aux habitants de l'île. Pour exister, cette contrée solitaire, confinée en refuge pendant des siècles et des siècles, devait faire jouer des mouvements de solidarité. Il y avait beaucoup d'entraide entre les Barbaricini. Ils étaient désireux d'être amis, de se réunir dans les tavernes, quand la nuit tombait, le groupe restant la cellule récréative de base dans ces terres rudes et viriles, et le vin, la glorification de la puissance maternelle et des saturnales égalitaires.

Sara avait conscience des problèmes, des tourments de la vie communautaire, renforcés par les exigences familiales, mais c'était tout ce à quoi les gens croyaient : la camaraderie, l'hospitalité, la loyauté envers le clan parental. Evidemment, pour moi, c'était tout à fait impossible de répondre à la question d'usage « de kale sese ? » (à quel groupe appartiens-tu ?), mon style de vie, fût-il imprégné d'un mélange d'idéologies et d'illusions communautaristes. N'étant pas d'un seul endroit, d'un seul temps, mes attaches étaient d'un autre ordre que clanique. Même mon amour pour S. se nourrissait de l'éloignement, du mouvement. Comment leur expliquer ? D'ailleurs, cela n'eût servi à rien. Et je devais accepter qu'il en fût ainsi. Ce qui importait, en définitive, c'était de rester soi-même tout en partageant avec les autres ce qui leur tenait à cœur. Et cela n'était possible qu'à partir d'une forme de retrait, de renoncement à soi.

* * *

Il nous arriva de vivre de grands moments avec Sara. Je me rappelle bien quand elle avait voulu nous emmener à Orgosolo, qui avait la fâcheuse réputation d'être un repaire de bandits intraitables, les récits avaient été grossis à plaisir, pas un enlèvement qui ne fût attribué à ce lieu sans grâce. En fait, on y trouva une atmosphère amicale, des hommes simples et gais, affamés de compagnie, qui, dès le matin, insistaient pour nous inviter à boire pas mal de coups, pour notre plus grand péril. A Cagliari, on nous avait toujours raconté qu'il était impossible de refuser, sous peine d'offenser les lois de l'hospitalité; que ce n'était pas poli de dire "non". Mais avec les étrangers, c'était peut- être différent, puisque Sara s'était bornée à dire que nous étions astemi ("qui ne boivent pas d'alcool"), et ils avaient joué le jeu. Par contre, s'il était toujours possible d'esquiver la beuverie grâce à cette merveilleuse formule, malheur à qui n'aimait pas les confiseries ! L'hospitalité leur faisant un devoir de nous gorger de vin ou de gâteaux. Jusqu'à ce que la nausée nous saisît.

Comme dans tous les villages de la Sardaigne, les vieux étaient assis en rang sur des chaises basses ou des bancs de pierre le long des rues passantes. Sur les immenses murs grisâtres des maisons, on pouvait voir les peintures murales très colorées du début des années 1970, qui représentaient des scènes de la vie politique, l'envie de lutter et de ne pas se laisser écraser. S. et moi étions curieux de tout : du style austère des placettes, de l'aspect des femmes habillées d'ocre et coiffées du mucadore traditionnel voilant la bouche, comme en Orient, des hommes trapus aux traits burinés, aux yeux plissés par le soleil, de l'allure altière des hommes à cheval, étriqués dans leur complet de velours marron. Mais ce qui m'avait frappée plus que tout, dans la montagne, c'était la doline de Tiscali, qui, disait-on, avait été à l'époque protohistorique une immense grotte, où les anciens Sardes pouvaient se replier en cas de besoin, à couvert de l'ennemi romain. Il y avait beaucoup de frayeur secrète à se tenir là, dans les plis des grosses roches, cachés dans l'ombre, à écouter l'épais silence. Motus et bouche cousue. Comme si c'était le prix pour la survie. Ce qui peut apparaître à certains comme une absence d'héroïsme, une démission, mais qui ne fut longtemps qu'une protection de leur liberté, la condition même de leur talent à ne pas être, à disparaître, à ne pas se faire prendre. Dans cette grotte béante, on pouvait voir des huttes en pierres crues, juste ointes d'un peu de boue sèche, dont les ruines fournissaient un fabuleux exemple de résistance invisible et silencieuse. Le goût du secret, qui caractérisait les Sardes, venait sans doute de cet héritage. Sans doute aussi, en ce temps-là, la forêt était-elle plus vaste, plus verdoyante, les arbres dissimulant parfaitement sous leur énorme masse de feuillage cet étrange village troglodyte.

Il est pourtant probable que cette clôture du monde nuragique sur lui-même constitua la cause de son déclin. Isolées, les civilisations se fossilisent; seules les civilisations placées sous le signe de la rencontre et de l'échange restent en vie. Aujourd'hui, tout le monde fait semblant d'oublier que la Sardaigne se frotta à l'altérité, à l'étranger, bien avant que les Phéniciens n'eussent installé leurs premiers comptoirs sur ses côtes. Tout se passe comme si, dans ce présent confus, les Sardes n'avaient de choix, pour ne pas tomber dans le trou noir, que la fuite dans l'image du retour à une source antique, à l'écart de toute société et de toute lumière, le principe du mal étant le progrès. Et on sent bien qu'il y a là comme une retraite craintive, régressive dans on ne sait quel refuge obscur introuvable, d'avant le temps où ils ne connaissaient ni honte ni peur.

* * *

Sara disait toujours que celui qui n'aime pas la pierre sera victime de sa vengeance, car elle seule se souvient des morts qu'elle garde ensevelis dans ses maisons de l'éternité. Ces morts recroquevillés sur eux-mêmes comme des embryons, dont le culte se confond avec celui d'une terre-mère sauvage et redoutable, hantée de janas et de brigands. Les grottes noires de la montagne, qui servent de refuges aux latitanti, remplissent à cet égard une fonction analogue à celle de la cité fortifiée, en soi recluse, qui, pendant longtemps, mit les habitants du Castello à l'abri des surprises de l'assaillant. Elles relèvent davantage, me semble-t-il, de l'esprit de résistance, de défense, que de l'esprit de révolte. Parcourir la montagne d'une cache à l'autre étant le seul moyen, pour les fugitifs, d'échapper aux vils carabinieri. Nés de la pierre, ils retrouvent tout naturellement le chemin de la pierre, qui touche à l'empire des morts.

* * *

Il est sûrement déprimant de vivre muré dans la pureté du silence, à l'abri d'un ventre de pierre. Toutefois, la fuite éperdue du latitante infatigable se dérobant aux poursuites de la justice italienne, désigne toujours un choix et un exercice concret de ce choix, qui stipule que "le paradis est sous les pieds des mères". C'est peut-être à partir de là qu'il faut comprendre le sens de la culture barbaricine, où la marque de l'autonomie (du grec autonomos, "je suis ma propre loi") dissimule d'autres motifs et, en particulier, la quête un rien annihilante des origines, focalisée sur un défi à l'ordre qui se veut essentiel et vital, alors qu'il porte en lui-même une interminable expérience du malheur, de la mort, de la passion mortifère, teintée de honte.

J'entends encore l'avertissement de Sara : « Tu dois te faire les os, si tu veux vivre en Sardaigne. » Derrière ces mots, je reconnaissais l'antique sévérité du berger des troupeaux. Au cœur de la Sardaigne, l'enfant mâle fut un temps durement élevé, pour relever les défis de l'environnement où il vivait. Si on lui avait volé un mouton, la famille le tournait en dérision, le bafouait devant tout le monde, le père le privait de pain et le frappait avec un bâton pour lui apprendre à vivre, a farsi le ossa, et surtout à devenir un bon gardeur de moutons. A l'égard de son troupeau, le berger devait faire constamment preuve de vigilance. Etre éveillé et voir sans être vu, sans se donner à voir, étant la condition même de la survie. Sara savait par expérience que le faible était toujours le perdant, la bienveillance toujours trompée. Sa défiance était si grande qu'elle cherchait à se rendre invulnérable en gardant toujours une distance entre elle et les autres. Par peur d'aimer et de se laisser aimer. Dans son visage aux pommettes larges, aux traits fixes, je percevais l'étrangeté de ce qui exclut toute intimité, sa force, ses blessures et ses élans brisés.

* * *

De récit en récit, je m'enfonce dans le mystère, dans la géhenne pour tenter de comprendre quelque chose à l'origine du mal. La trace immémoriale du "premier meurtre" hante, semble-t-il, l'inconscient de tout homme. Il n'appartient pas aux individus de se faire justice eux-mêmes. Et c'est contre cet ordre de l'autorité du Juste, que Caïn se révolta en ouvrant la gorge de son frère.

Le crime de sang du balente appartient au même mythe, par la fidélité au monde maternel qui l'inspire. Dans la dernière épreuve de la fuite et du retour à l'antre, à la pierre, il opère un véritable regressus ad uterum, jusqu'à ce que mort s'ensuive. Et c'est la mère qui sacrifie le fils au nom de la justice.



 

 


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